Conférence des Grandes Écoles : une nouvelle année qui débute sous le signe de la transition

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Le 28 janvier dernier, à l’occasion de son assemblée générale, la Conférence des Grandes Écoles a ouvert ses portes au public au lycée Louis le Grand, à Paris. Accueil de nouveaux membres, création de nouvelles commissions, prise de fonction du poste de délégué général par Hugues Brunet, annonce de la mise en place d’une charte sur les violences sexistes et sexuelles : la CGE a fait le point sur la fin de l’année 2019 et son programme pour 2020. Face à des jeunes de plus en plus exigeants quant aux problématiques sociales et climatiques, dont les profils seront de plus en plus personnalisés avec la réforme du bac, la CGE se lance dans une nouvelle décennie sous le signe du changement.

L’environnement au coeur des préoccupations des étudiants de grandes écoles

Pour la troisième année consécutive, le baromètre BCG-CGE-IPSOS a été publié et présenté lors de l’assemblée générale de la CGE. Mené auprès de plus de 4000 étudiants et de 2000 alumnis, ce sondage vise à comprendre les attentes des jeunes qui passent par les grandes écoles en ce qui concerne l’emploi. L’enquête révèle que, si leurs critères d’importance dans le choix de leur futur métier sont relativement les mêmes que les années précédentes (intérêt du poste, ambiance et bien-être au travail, profession en phase avec leurs valeurs), les étudiants et les diplômés des grandes écoles ont des attentes de plus en plus pointilleuses vis-à-vis des employeurs et des entreprises, notamment en ce qui concerne le respect de l’environnement.

Effectivement, le critère écologique figure en première place des causes pour lesquelles les sondés ont le plus envie de travailler. Relativement déçus des entreprises, une large majorité d’étudiants et d’alumnis considèrent que les entreprises ne sont pas assez engagées en matière de RSE, et que dans les cas où elles s’engagent, elles le feraient par opportunisme ou par obligation légale. Plus important encore, plus de 60% des jeunes interrogés envisagent de refuser un poste qui manque d’engagement social ou environnemental et plus de 40% seraient même prêts à démissionner dans les mêmes conditions. 

Ces chiffres catégoriques font écho aux récents raz-de-marée d’étudiants qui ont déferlé dans les rues en 2019 pour exiger une action concrète pour l’environnement dans la sphère politique. Depuis quelques années, les jeunes sont de plus en plus engagés dans ce domaine, comme le démontre le Manifeste pour un Réveil Écologique, signé par plus de 30 000 étudiants Français. D’après le sondage Parole aux Jeunes by Diplomeo, 61% de la tranche des 16-25 ans sont très inquiets de la situation environnementale et 33% assez inquiets. Un tracas, qui ne risque pas de faiblir d’ici les prochaines années et qui annoncerait de grandes transformations pour le monde professionnel. 

Toutefois, ces chiffres avancés par IPSOS sont à accueillir avec mesure, et à mettre en perspective avec l’insertion réelle des jeunes sortant des grandes écoles. « C’est une période où les transitions s’accélèrent », affirme la présidente de la CGE, Anne-Lucie Wack. «Nos étudiants changent très vite, leurs aspirations changent. Ils veulent d’autres vies, d’autres entreprises. C’est une véritable lame de fond. Il faut qu’on arrive à le prendre en compte. Il faut aussi confronter ça avec ce qu’on mesure dans leur insertion, aux chiffres objectifs, où ils travaillent. C’est important pour savoir qui sont nos étudiants ». 

Reste à savoir si les écoles sauront elles aussi être à la hauteur pour répondre aux attentes des étudiants sur ce sujet, notamment en termes d’enseignements. Comme première preuve de leur sincérité, la CGE avait signé en juillet dernier une tribune en soutien aux mobilisations étudiantes pour le climat aux côtés de la CPU et de la CDEFI. Par ailleurs, plusieurs membres de grandes écoles ont signé l’appel de The Shift Project, demandant une meilleure formation de tous les étudiants français aux enjeux environnementaux.

Une table ronde autour du nouveau lycée et des grandes écoles

Autre transition, et pas des moindres pour la CGE : la réforme du bac. Diversité des profils, solidité des enseignements de spécialité, choix motivés et non plus par dépit… Nombreuses sont les raisons pour lesquelles les représentants des grandes écoles et des classes préparatoires saluent l’arrivée de la réforme du bac et du lycée.

Pourtant, elles ne vont pas sans critiques sur la forme, d’autant plus qu’il s’agit d’un réel bouleversement à tous les niveaux, pour les universités, les écoles spécialisées, mais surtout pour les établissements secondaires comme le lycée Louis-le-Grand, qui vivent à la fois de grandes transformations dans les classes générales, mais aussi au sein de leurs prépas. Son proviseur, Jean Bastianelli, faisait partie des intervenants de la table ronde organisée lors de l’assemblée générale, aux côtés d’Alice Guilhon, vice-présidente de la CGE et présidente du Chapitre des écoles de management, ainsi que de Laurent Champeney, vice-président de la CGE et président de la commission Amont, et enfin de Pierre Mathiot, chargé de mission de la réforme. 

Bac 2021 : un accueil complexe dans les écoles

Au centre des discussions, se trouvait bien sûr la question de l’accueil des néo-bacheliers, dont les profils se seront considérablement diversifiés avec la réforme du bac. Un fait auquel les prépas, les écoles de commerce et les écoles d’ingénieurs doivent penser, selon Pierre Mathiot : « On se dirige probablement dans les années qui viennent, petit à petit, par exemple, à des choix d’élèves qui sont des scientifiques et qui auront choisi une spécialité au moins en première, sinon en terminale, en littérature ou sciences humaines et sociales. ». Partisan du “oui, avec” plutôt que du “oui, si” : le chargé de mission de la réforme estime que les écoles et les prépas devraient s’habituer petit à petit à accueillir des élèves avec d’éventuelles lacunes, et compenser celles-ci par des remises à niveau. Un argument qui ne passe pas auprès des membres de la CGE, notamment à l’évocation d’un enseignement de spécialité essentiel : les mathématiques.  

Pour Jean-Bastianelli et Alice Guilhon, la liberté offerte aux lycéens par la réforme du lycée ne fait aucun doute , mais ne doit pourtant pas passer pour de la désinvolture. D’après ces derniers, il est nécessaire de fixer des recommandations, sous peine de transmettre un mauvais message aux élèves. « On ne va pas se leurrer, les maths resteront le socle pour entrer en école de commerce. Il faudrait qu’on puisse clarifier le plus possible les combinaisons pour être assurés que les jeunes entrent avec le bon niveau de maths et de ne pas avoir de dégradation de niveau avec ces profils différenciés » affirme la présidente du Chapitre des écoles de management. De son côté, Laurent Champaney, directeur général d’Arts et Métiers ParisTech s’interroge : « Quel sera le devenir des étudiants qui n’auront pas fait la spécialité maths : les profils sciences de l’ingénieur-informatique ou sciences de l’ingénieur-SVT : des jeunes qui sont intéressés par les sciences mais qui n’auraient pas choisi les maths et qui, a priori, auront du mal à intégrer une CPGE ? Les écoles d’ingénieurs se posent la question. ».

Si cette interrogation reste encore en suspens, l’absence de maths dans certains cursus lycéens ne s’annonce pas si problématique pour les premières générations concernées. De fait, l’existence de profils hors du commun en 2021 sera probablement limité, car chez les familles, l’heure est encore à la culture des filières. « Ça va prendre du temps. », avoue Pierre Mathiot. Et pour cause : l’an dernier 26,1% des élèves de seconde avaient reconstruit l’ex-série S, en choisissant les enseignements de spécialité maths, physique-chimie et SVT. « Non seulement les équipes, mais aussi les élèves et surtout les familles raisonnent autrement. », concède Jean Bastianelli. « On a affaire à des parents d’élèves qui ont grandi avec la culture des filières, si bien que la question qui revient est : “Quelle spécialité dois-je choisir pour garder toutes les portes ouvertes ?”. ». Une réflexion à contre-courant de l’esprit de la réforme, qui interroge sur l’avenir de certaines spécialités, notamment de toutes nouvelles matières qui s’invitent dans l’enseignement secondaire, comme les sciences de l’ingénieur ou le numérique, dont la création a pourtant été saluée par les professeurs de classes préparatoires scientifiques. 

Choisies respectivement par seulement 6,7% et 8,4% des actuelles premières, les spécialités NSI et SI sont à l’origine de la création d’une nouvelle filière de prépa scientifique : la classe MPI (Mathématiques, Physique et Informatique). Si on se penche sur les choix des élèves à l’entrée en terminale, leur place s’amenuise d’autant plus. « On s’aperçoit à ce stade de l’évolution des voeux que très largement, les élèves qui avaient choisi du numérique sous forme NSI ou SI en première, vont entrer en terminale en abandonnant ces spécialités quand ils veulent faire des sciences. », s’alarme Jean Bastianelli. « Jusqu’à quel point cette nouvelle spécialité va pouvoir être réellement ancrée dans le lycée, et si on se place au niveau des classes préparatoires, quand aura-t-on les contours exacts de la prépa MPI ? »

Une réforme de l’enseignement supérieur en perspective ? 

Plongés dans le brouillard, les représentants des filières sélectives souhaitent aller dans la même direction, mais semblent avoir de la peine pour imaginer un avenir concret après réforme. Si ces derniers tentent de se préparer au mieux, de répondre aux questions des élèves et de leurs parents, leurs seuls efforts ne suffiront probablement pas. « Il faut bien se dire que s’il y a réforme du bac, il faudra qu’il y ait des réformes successives derrière dans l’enseignement supérieur. » affirme Alice Guilhon, directrice générale de SKEMA. « Il faut qu’on travaille aussi pour réviser un peu nos exigences, pourquoi pas clarifier ou simplifier le concours et plus globalement qu’on puisse affiner les parcours ». 

L’évolution des concours d’entrée en grandes écoles : un élément clé qui impactera drastiquement l’avenir des futurs bacheliers mais aussi des classes préparatoires. « C’est vrai que si les élèves passent par la prépa c’est grâce à cette motivation de passer par le concours, avec un classement national. », avoue Laurent Champaney. « On a des jeunes qui se donnent à fond pour être les mieux classés possibles. Malheureusement, on peut s’interroger sur le caractère pédagogique des concours. Dans les écoles d’ingénieurs on parle de concours 4.0, et pour les faire entrer on les met dans une grande salle avec un crayon pendant 4 ou 6 heures : c’est pas super 4.0. ». 

Après de nombreux efforts accomplis pour améliorer leur recrutement, les grandes écoles seraient-elles donc prêtes à refondre leurs modalités d’admission ? Quelle place auraient les classes préparatoires après une telle transformation ? Si pour Pierre Mathiot, les générations qui entreront dans le supérieur après 2020 sont moins attirées par les prépas et plus à même de se tourner vers d’autres types de cursus (bi-licences, bachelors…), les membres de la CGE semblent croire en une évolution fructueuse des CPGE, capables de s’adapter à ces nouveaux arrivants. « Pour nous, aujourd’hui, la filière classe préparatoire est privilégiée. C’est vraiment la voie de réussite qui nous est chère. », assure Alice Guilhon. 

Conscients d’être dans une phase de conversion importante, sur fond de crispations sociales diverses, tous se rejoignent sur un point : pour répondre clairement aux familles sur les sélections futures en prépa et en grande école, le temps presse. « Finalement, on a tous dit qu’on était au milieu du guet, qu’il fallait qu’on trouve des solutions. », argue la vice-présidente de la CGE. « Mais aujourd’hui, il est temps de véritablement avancer, parce qu’au fond, on le doit aux familles. ». Une chose est sûre : le chantier de l’enseignement supérieur français ne fait que commencer, et le calendrier risque d’être serré. Rendez-vous en 2021 pour contempler le résultat final…